Chaque année, le même sujet. Chaque année, la même fleur. Chaque année, on fait semblant de la découvrir.
Dans le métier, on appelle ça un marronnier. Un sujet qui repousse à la même date, comme l’arbre du même nom. La rentrée des classes. Les premiers flocons. Les bouchons du 15 août. Et, fin octobre, la Toussaint.
Le plan est déjà dans la tête
Un marronnier, ça ne se prépare pas. Ça se récite.
Plan large : le cimetière, de préférence en léger brouillard. Plan serré : un pot de chrysanthèmes, jaunes, ou blancs si le budget couleur est épuisé. Interview : la fleuriste, devant son étal, qui confirme que oui, cette année encore, les gens achètent des fleurs pour leurs morts. Plan de coupe : une dame âgée avec un arrosoir. Fin.
Une minute trente. On pourrait le monter avant de le tourner. Certains l’ont sûrement fait.
J’ai été cameraman pour TF1 de 1995 à 2021, à Lyon, pour la correspondance en Auvergne-Rhône-Alpes. J’ai filmé des chrysanthèmes sous la pluie, sous le soleil, sous un ciel blanc qui ne voulait rien dire. Les fleurs, elles, n’ont jamais changé de texte.
La fleuriste qui ne vieillit pas
Il y a toujours une fleuriste. Souvent la même. On revient chez elle parce qu’elle parle bien, qu’elle a de la lumière devant sa boutique et qu’elle connaît le chemin jusqu’au cimetière.
Au bout de quelques années, elle sait mieux que nous ce qu’on va lui demander. Elle se place d’elle-même. Elle dit « c’est une tradition » avant la question. On la remercie. On repart. On reviendra.
C’est là que le marronnier devient vertigineux. Le sujet ne parle plus de la Toussaint. Il parle du sujet de l’an dernier. Et de celui d’avant. Une boucle en chrysanthèmes.
L’heure d’hiver, ennemie du JRI
Cette année, le changement d’heure tombe le dimanche 25 octobre. Une semaine avant la Toussaint. On gagne une heure de sommeil, disent les flashs. Le cameraman, lui, perd une heure de lumière.
À cinq heures, le cimetière est déjà gris. Il faut tourner vite. Il faut tourner avant que l’image devienne une ambiance. Le marronnier a beau être éternel, il reste soumis au coucher du soleil.
Petit détail que le reportage oublie souvent : la Toussaint, c’est le 1er novembre, la fête de tous les saints. Les morts, c’est le 2. Tout le monde fleurit le 1er. Personne ne corrige. Le marronnier a gagné.
Pourquoi j’en ai fait un roman
Dans JOURNALISTE(s), La Belle Actu est une rédaction fictive, installée à Lyon et inspirée de la correspondance de TF1 en Auvergne-Rhône-Alpes. Ses journalistes ne courent pas après les scoops. Ils courent après les marronniers. La fête de la châtaigne. Les bouchons sur l’A7. Les chrysanthèmes.
Pendant qu’on filme la fleur, on se dispute le fauteuil. Le sujet est un décor. La vraie histoire se joue hors champ, dans la voiture, au montage, à la machine à café.
Le marronnier a une vertu : il rassure. Il dit au téléspectateur que le monde tourne encore, qu’il y aura des fleurs l’an prochain et quelqu’un pour les filmer. C’est peut-être la seule promesse que la télévision tient chaque année.
Rendez-vous le 1er novembre. Même cimetière. Même fleuriste. Nouvelle heure.
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