À la télévision, « en direct » est moins une indication technique qu’une promesse. Chronique d’un temps qui n’existe qu’à l’antenne.

Il est 12 h 58. Le présentateur lance : « Nous retrouvons notre envoyé spécial, sur place. » Sur place, c’est exact. Envoyé, aussi. Spécial, on peut discuter. Mais l’envoyé en question a tourné son intervention à 11 h 40, entre deux camions, et il est déjà en train de manger un sandwich quand son visage apparaît, grave, dans les foyers.

On appelle ça un faux direct. Le terme est injuste : rien n’y est faux, sinon l’heure. Le journaliste a bien dit ce qu’il dit. Il l’a juste dit avant. Le téléspectateur, lui, entend « direct » et imagine un homme suspendu au présent, prêt à réagir à l’imprévu. L’imprévu, ce jour-là, c’était le sandwich.

Les variantes du présent

Pendant vingt-cinq ans, j’ai vu le direct se décliner en variantes. Le direct différé. Le direct enregistré. Le direct « au cas où », tourné deux fois parce que la première prise avait un bus. Le direct de nuit devant un bâtiment fermé depuis six heures, dont la seule actualité est d’être éclairé par notre projecteur. Et mon préféré : le direct dont on retourne le début, parce que le journaliste a dit « ce matin » et qu’à l’antenne il serait déjà midi.

Ce n’est pas du mensonge, c’est de la logistique. Une liaison satellite coûte cher, un car régie ne se téléporte pas, et le journal n’attend personne. Alors on fabrique du présent à l’avance, comme on prépare un plat la veille. Ça se réchauffe très bien.

Préserver l’illusion

Ce qui me fascine, c’est l’effort que tout le monde met à préserver l’illusion. On évite de regarder sa montre à l’image. On ne mentionne jamais la météo, au cas où elle tournerait. On termine par « on suit ça pour vous », alors qu’on ne suivra rien du tout, puisqu’on sera déjà dans la voiture.

La télévision n’a jamais vraiment promis de montrer le monde tel qu’il est. Elle promet de le montrer maintenant. Et parfois, maintenant, c’était tout à l’heure.

Ces coulisses nourrissent JOURNALISTE(s), dont l’édition (dé)augmentée paraît fin 2026.