2014 est une année noire pour la liberté de la presse. Soixante-six journalistes ont été tués dans l’exercice de leur métier. Cent dix-neuf ont été enlevés. Quarante sont toujours retenus en otage.
À Saint-Bonnet-le-Froid, en Haute-Loire, la situation est moins grave. Il neige.
— Putain, c’est pas passé loin ! LOL mon bichon.
Brice est allongé dans la neige, la caméra toujours accrochée à l’épaule. Il vient de glisser en reculant pour élargir son cadre.
Gaëlle se précipite.
— La caméra a rien ?
Brice relève la tête.
— Moi ça va aussi, merci.
— Putain, le chasse-neige ! Relève-toi bordel !
Un chasse-neige débouche au bout de la rue. Ses chaînes claquent sur la chaussée et sa lame pousse devant elle une vague de neige sale.
Brice se redresse, cale la caméra contre son épaule et déclenche.
Réflexe professionnel.
On peut tomber, se casser une jambe ou mourir, mais tant que la caméra fonctionne, la hiérarchie des priorités demeure assez claire.
— Tu me reparles encore une fois comme ça et je te fais bouffer tes dents.
Gaëlle regarde l’écran de contrôle.
— No stress man. T’es complètement nécrosé. Il dit quoi, ton psy ?
— Si j’étais nécrosé, je serais pas là devant toi, abrutie.
— Bon. T’as eu le chasse-neige ?
— Oui.
— Alors on s’en fout.
Elle balaie la rue du regard.
Le problème n’est plus le chasse-neige. Il faut maintenant trouver quelqu’un qui déneige.
La nuance est importante.
Le chasse-neige prouve qu’il neige. Quelqu’un avec une pelle raconte ce que les Français en font. Au « 13 heures », ce que font les Français compte toujours plus que ce qui leur arrive.
— Là-bas.
Un homme vient de sortir de chez lui. Soixante-dix ans environ, béret sur la tête.
Gaëlle sourit.
— Parfait.
Elle se met en marche.
— S’il a une cheminée, on a gagné.
Brice la suit.
— Gagné quoi ?
— Le sujet.
L’homme les regarde approcher avec cette légère inquiétude que provoque généralement l’arrivée d’une caméra de télévision devant son domicile.
— Bonjour monsieur. TF1, bureau de Lyon. On fait un reportage sur la neige tombée cette nuit.
Elle regarde son entrée parfaitement dégagée.
— Vous avez déneigé ?
— Oui. Ce matin.
Mauvaise réponse.
— Vous avez encore votre pelle ?
— Oui.
Meilleure réponse.
Une pelle est posée contre le mur de la maison.
Gaëlle la saisit.
— Super. Si vous pouviez juste nous montrer comment vous faites.
L’homme hésite.
— Mais j’ai déjà fini.
— Aucun problème. Vous remettez juste deux ou trois coups là où il reste de la neige.
Elle lui tend la pelle.
— Ça passe quand ?
— Aujourd’hui.
— À quelle heure ?
— À treize heures.
L’homme regarde sa montre.
— Mais il est presque onze heures.
— C’est pour ça qu’on va faire vite.
Il prend la pelle. Le reportage peut commencer.
Brice se place derrière lui.
— Attendez. Mettez-vous plutôt là.
L’homme se décale.
— Là ?
— Encore un peu.
— Ici ?
— Parfait. Allez-y.
L’homme recommence à déneiger une entrée qu’il a déjà déneigée.
Gaëlle approche avec son micro.
— Alors, pas trop difficile ce matin avec toute cette neige ? Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu ça dans le coin ?
— Ben non. C’est comme ça tous les hivers. Des fois plus tôt, des fois plus tard.
Gaëlle marque une courte pause.
Les témoins possèdent parfois cette fâcheuse tendance à ne pas comprendre spontanément ce qu’ils sont censés avoir vécu.
— Oui, mais il en est quand même beaucoup tombé cette nuit.
— Oui.
— Et avant ? Quand vous étiez petit ? Pour aller à l’école… y’en avait plus, non ?
Cette fois, quelque chose s’allume dans le regard de l’homme.
— Ah ben avant, on descendait en luge. Y’avait pas les transports scolaires comme maintenant. On mettait les sabots, la pelisse, le cartable en cuir. Trois kilomètres de descente. Le plus dur, c’était de remonter.
Gaëlle échange un regard avec Brice.
Nous y sommes.
Avant.
Mot magique.
— Et après, vous faisiez une flambée pour vous réchauffer ?
— Oui, évidemment.
— Vous avez toujours une cheminée ?
— Oui.
Deuxième miracle de la matinée.
— On peut la voir ?
L’homme hausse les épaules.
— Si vous voulez.
— Et du bois ?
— Dans la remise.
— Une hache ?
Il la regarde.
— Oui.
Le reportage vient de trouver son scénario.
Un peu plus tôt, un homme avait simplement déneigé son entrée.
Bientôt, il aura bravé l’hiver, renoué avec les gestes de son enfance, fendu du bois sous la neige et rallumé devant nos caméras une cheminée comme autrefois.
Rien de tout cela n’est faux.
C’est ce qui rend l’exercice intéressant.
— Comment vous vous appelez ?
— Favre. Albert Favre.
— Très bien, Albert. Vous prenez une bûche dans la remise, vous lui mettez un bon coup de hache et après, vous la posez dans la cheminée.
Albert regarde sa pile de bois.
— Mais il est déjà fendu.
Gaëlle réfléchit une seconde.
— Prenez-en un gros.
Elle se tourne vers Brice.
— Fais-moi un gros plan sur la hache quand elle tape.
Puis, suffisamment bas pour qu’Albert ne l’entende pas :
— Paris vient d’appeler. On fait l’ouverture.
Brice sourit.
Gaëlle aussi.
— Néchard, un. Jean-Marie, zéro.
Elle regarde Albert prendre sa hache.
— Allez. On tourne.
À cet instant précis, aucun de nous ne voyait le moindre problème. La neige était vraie. Albert était vrai. La hache était vraie. La cheminée était vraie. Nous avions seulement remis les choses dans le bon ordre pour qu’elles racontent l’histoire que nous étions venus chercher. C’est une opération que l’on appelle généralement le montage.
Nous avions simplement commencé avant de tourner.