Les citrouilles ne font peur à personne. Un micro tendu dans la rue, si.
Le 31 octobre, les trottoirs se remplissent de squelettes, de sorcières et de petits vampires qui réclament des bonbons. Personne ne s’enfuit. Puis une équipe de télévision descend de sa voiture, le journaliste brandit sa bonnette, et la rue se vide comme à l’approche d’un loup-garou.
Bienvenue dans le vrai film d’horreur de la semaine : le micro-trottoir.
Le monstre a une bonnette
Vu du passant, la scène a tout d’un film de genre. Un inconnu s’approche en souriant. Derrière lui, un autre inconnu porte sur l’épaule un gros œil noir qui ne cligne jamais. Le premier tend un objet poilu au bout d’un fil et pose une question à laquelle personne n’a jamais réfléchi : « Et vous, Halloween, vous fêtez ? »
La réaction est universelle. On accélère. On se découvre un intérêt soudain pour son téléphone. On traverse hors des clous. Certains font semblant d’être touristes. D’autres le sont vraiment, et c’est leur jour de chance.
Le cameraman connaît la chorégraphie par cœur. Il sait que la majorité esquivera. Il sait aussi qu’il faudra filmer les esquives sans en avoir l’air, parce qu’un trottoir vide, à l’antenne, ressemble à une grève.
Le casting de l’épouvante
Un micro-trottoir réussi obéit à une recette. Il faut quelqu’un pour. Quelqu’un contre. Quelqu’un qui n’a pas d’avis mais le dit très bien. Et si possible un enfant déguisé, parce qu’un enfant déguisé sauve n’importe quel sujet.
Le problème, c’est que les volontaires ne sont jamais ceux qu’on cherche. Celui qui s’arrête de lui-même veut parler d’autre chose. De son voisin. Du stationnement. Du prix de la baguette. Celui qu’on voudrait interroger est déjà au coin de la rue.
Le micro-trottoir est le seul genre où le casting se fait à la course.
La question piège
Tout se joue dans la question. Trop ouverte, le passant raconte sa vie. Trop fermée, il répond « oui » et repart. Il faut trouver la formule qui tient en une respiration, entre deux voitures et un livreur.
Pour Halloween, la récolte est souvent la même. « C’est une fête américaine. » « C’est pour les enfants. » « C’est commercial. » « Moi, je ne fête rien. » Quatre réponses, quatre cases. Le montage n’aura plus qu’à les ranger par ordre d’agacement.
Et puis il y a la peur la plus profonde : passer à la télé. Dire une bêtise devant la voisine. Être reconnu au bureau. Le passant ne craint pas les fantômes. Il craint d’en devenir un, coincé à jamais dans un sujet que sa belle-mère aura enregistré.
L’équipe, elle aussi, a peur
On croit que la terreur est d’un seul côté. Erreur. L’équipe tremble aussi. Peur de rentrer bredouille. Peur de l’heure qui tourne. Peur de rappeler la rédaction pour annoncer que la ville entière refuse de s’exprimer sur les citrouilles.
Alors on se rabat sur les valeurs sûres. Le commerçant qui vend des masques et a tout intérêt à en parler. La boulangère qui a déjà dit oui l’an dernier. Un collègue d’une autre équipe qui passait par là, et qui refuse aussi.
Et depuis le changement d’heure, la nuit tombe tôt. Le micro-trottoir devient alors un exercice de spéléologie urbaine. On cherche des visages sous les réverbères. On les trouve. Ils portent des masques.
Ce que la fiction en fait
Dans JOURNALISTE(s), La Belle Actu, rédaction fictive installée à Lyon et inspirée de la correspondance de TF1 en Auvergne-Rhône-Alpes, vit de ces petits sujets qui reviennent avec les saisons. Le micro-trottoir y est ce qu’il est souvent : un exercice où l’on fait parler la rue pour ne pas avoir à parler de soi.
Pendant qu’on tend la bonnette aux passants, les vraies questions se posent ailleurs. Qui aura le fauteuil. Qui partira. Qui restera coincé derrière la caméra à demander, pour la énième fois de la matinée, si Halloween est une fête américaine.
Le roman ne prétend pas que la rue ment. Elle dit ce qu’on lui demande, le plus vite possible, pour pouvoir reprendre son chemin. C’est déjà une forme de sincérité.
Bonbon ou micro
Samedi soir, des enfants sonneront aux portes en criant « Des bonbons ou un sort ! ». Les équipes de télévision, elles, n’ont pas ce choix. Elles tendent le micro et acceptent le sort.
Si vous en croisez une ce week-end, ayez pitié. Arrêtez-vous. Dites que c’est une fête commerciale. Vous aurez peut-être sauvé un journal.
