Tout cameraman connaît ce moment : on rembobine, on revoit la scène, et elle n’est plus tout à fait celle qu’on a vécue. Le plan est le même, l’émotion a changé de place. Après des milliers de reportages, on finit par se demander qui, du réel ou du montage, a le dernier mot. RÉVERSIBLE est né de cette question, posée un peu trop longtemps.
Un métier qui rejoue tout le temps la même scène
« On refait ? » : deux mots qu’on entend sur tous les tournages. On refait l’entrée, la poignée de main, le regard au loin. À force, la répétition devient la règle et la première fois, l’exception. Une boucle temporelle, pour un cameraman, ce n’est pas de la science-fiction : c’est un mardi. À la troisième prise, la scène est meilleure ; à la cinquième, plus personne ne se souvient de la première. C’est exactement le trouble que vit le narrateur : quand tout se rejoue, lequel des moments a vraiment eu lieu ?
1995, 2014 : deux dates qui ne devraient pas se toucher
Dans le roman, un accident en 2014 renvoie le narrateur en 1995, à son premier jour de travail. Il croit remonter sa vie ; il est peut-être déjà prisonnier de l’image. Pour le narrateur, 1995 est le début d’un métier et d’une innocence ; 2014, l’instant où la route se brise. Entre les deux, une carrière entière qui se met à bouger comme un montage mal calé.
La double fente, ou l’observateur coupable
En physique, l’expérience des fentes de Young montre que le simple fait d’observer modifie ce qu’on observe. C’est le principe de la maison que j’ai fondée, Double Fente : celui qui regarde n’est jamais innocent. Un cameraman encore moins.
Ce que la fiction permet
Un témoignage aurait raconté ce qui s’est passé. Une boucle temporelle permet de montrer ce qui aurait pu se passer, et l’endroit exact où l’on a coupé. En refermant RÉVERSIBLE, j’aimerais que le lecteur regarde le prochain journal avec un léger doute. Pas de la méfiance : juste la conscience qu’il y avait quelqu’un derrière la caméra.