Un sujet du 13 heures dure une minute trente. Le téléspectateur le regarde en coupant son rôti. Il ne sait pas qu’il a coûté une journée, trois cents kilomètres, deux cafés de station-service et au moins un monsieur qui a accepté de remettre de la neige devant son portail « pour que ça se voie mieux ». De 1995 à 2021, depuis le bureau régional de TF1 à Lyon, j’en ai fabriqué plus de deux mille. Voici la recette. Elle n’est pas secrète : personne ne la demande.
7 h 30 : le sujet existe déjà, il ne reste qu’à le trouver
Le sujet arrive par téléphone, souvent avant le réveil. Il a déjà un titre, un angle et parfois une conclusion. Le réel, lui, n’a pas encore été consulté. La commande tient en une phrase, et cette phrase contient déjà le reportage : « Les habitants sont inquiets », « Les commerçants se préparent », « La neige paralyse la région ». Il ne reste plus qu’à trouver les habitants, les commerçants et, si possible, la neige.
9 h : l’A7, notre salle de rédaction
C’est dans la voiture de service que se décide vraiment le reportage, entre deux bouchons et un débat sur la meilleure aire d’autoroute. On y écrit le commentaire avant d’avoir vu quoi que ce soit, on y répartit les rôles, on y décide quel plan ouvrira le sujet. Quand on arrive enfin sur place, le reportage est souvent déjà monté dans nos têtes. Le réel n’a plus qu’à bien vouloir ressembler.
11 h : chercher l’image qui dit tout en trois secondes
Un cameraman ne filme pas la réalité, il filme ce qui ressemble à l’idée qu’on s’en fait à Paris. Le village doit avoir l’air d’un village, la tempête l’air d’une tempête, le témoin l’air d’un témoin. Quand le réel n’est pas photogénique, on lui laisse une seconde chance. « On refait ? » est la phrase la plus prononcée d’un tournage. On refait l’arrivée, la porte qui s’ouvre, le geste du métier. Les gens acceptent avec une bonne volonté touchante : ils ont compris avant nous que la télévision ne montre pas ce qui se passe, mais ce qui se passe bien à l’image.
13 h : l’interview, ou l’art d’obtenir la phrase prévue
Il faut trouver quelqu’un qui dise, avec ses mots à lui, la phrase que le sujet attend depuis 7 h 30. Les meilleurs témoins sont ceux qui ont déjà vu le journal. Il y a ceux qui fuient la caméra et ceux qui l’attendaient depuis des années, coiffés, la phrase prête. Entre les deux, parfois, quelqu’un dit une chose vraie qu’on n’avait pas prévue. C’est en général celle qu’on coupera au montage, faute de place.
15 h : le montage, là où le réel se décide
Tout ce qui a été vécu pendant la journée passe par un entonnoir de quatre-vingt-dix secondes. Ce qui n’y entre pas n’a pas eu lieu. On est passé de la cassette qu’on portait en courant au fichier qu’on envoie d’un clic. La course a changé de forme, pas de nature : il y a toujours une heure après laquelle le réel n’a plus le droit d’arriver.
13 h, le lendemain : personne ne s’en souvient
Le sujet passe, le rôti refroidit, la vie reprend. C’est cette machine, et les gens qui la font tourner en s’y abîmant un peu, que raconte JOURNALISTE(s) : à La Belle Actu, rédaction lyonnaise imaginaire et pourtant très crédible, l’info est un alibi et l’enjeu réel, c’est de survivre.